Musique, poésie, technologie et simplicité

Concerto au solVous commencez à connaître mes rapports difficiles avec la technologie et l’informatique. Pourtant, voici un exemple où cette technologie est mise au service de la poésie, de l’imaginaire et de la quête: un spectacle inclassable puisqu’il touche à la fois la musique, la marionnette et la danse. Concerto au sol est l’aventure sans parole d’un musicien, de son corps et de ses mains qui partent, à travers la rencontre d’autres mains, en quête de la musique.

Je déclare tout de suite mon conflit d’intérêt: cette nouvelle création, présentée en première mardi le 16 octobre aux Écuries à Montréal, est l’oeuvre de mon fils Félix. Je n’en ferai donc ni l’éloge, ni la critique: pour cela, consultez  les commentaires parus dans les médias (comme ceux de Mélanye Boissonnault ou de Lucie Renaud déjà parus au moment d’écrire ces lignes).

Mais, à travers cette « plogue »  pour un spectacle spécifique (une fois n’est pas coutume), j’aimerais réfléchir sur les conditions qui permettent à la technologie d’être au service de l’humain plutôt que de l’asservir.

Car Concerto au sol est un spectacle multidisciplinaire hautement technologique: ce qui permet à une seule personne (faut-il l’appeler musicien, marionnettiste ou « performeur »?) de réaliser, en direct devant nous, toutes ces prouesses sonores et visuelles est justement le support de nombreux outils technologiques (éclairages, instruments, projecteurs, programmation informatique, ordinateurs, etc.).

Et pourtant, non seulement cette technologie est invisible (au sens propre comme au sens figuré) mais elle se fait oublier: on est tout de suite entraîné sur le chemin par notre petit personnage lumineux (la main du marionnettiste), sans se demander comment tout cela est rendu possible, ni distrait par les prouesses ou les effets spéciaux. À un point tel qu’on se demandait, après le spectacle, si les spectateurs pouvaient réaliser le tour de force que constituait un tel spectacle, ou s’ils ne prenaient pas tout simplement pour acquis que tout ce qu’ils voyaient et entendaient était sûrement pré-enregistré et qu’ils assistaient à une simple « projection ».

Car ici, la technologie est vraiment un (formidable) outil au service de la poésie et de l’imaginaire. Non pas un imaginaire « virtuel » ou futuriste, mais un imaginaire au ras du sol (c’est le sens du titre), de la vie de chacunE, de sa recherche d’identité à travers la rencontre de la diversité des autres. On revient ici à l’essentiel: l’être humain, la nature, le coeur, la rencontre, les sons. Mais sans paroles, qui ne pourraient ici que distraire.

Ce spectacle me rappelle les premiers spectacles du Cirque du Soleil, à la fin des années 80: une simplicité de moyens qui mettait en évidence le talent des artistes et laissait beaucoup de place à l’imagination des spectateurs. N’est-ce pas là l’essence de la poésie?

Pour moi, cette époque du Cirque où les masques faisaient les personnages, où les costumes se limitaient à un chapeau et un imperméable, où les musiciens descendaient encore sur la piste, et où la tente du chapiteau suffisait à  séparer le merveilleux du quotidien, demeure l’âge d’or du Cirque du Soleil. Beaucoup plus que les méga-productions récentes, où les prouesses technologiques et les budgets faramineux (je pense, par exemple, au très beau spectacle, à Las Vegas) ont littéralement englouti les artistes tout en éblouissant (c’est-à-dire en leur en mettant « plein la vue ») des millions de spectateurs au lieu de les faire rêver…

Au fond, une des conditions essentielles pour que la technologie demeure au service de l’humain au lieu de l’asservir, c’est qu’elle (re)devienne simple (c’est-à-dire qu’elle n’attire pas l’attention sur elle-même ou sur les exploits qu’elle permet), mais surtout qu’elle se mette au service de la simplicité. Et j’écris volontairement « simplicité », et non pas « facilité », ce qui est très différent.

Car la technologie, qui prétend vouloir nous simplifier la vie, sert le plus souvent à nous faciliter telle ou telle tâche, recherche ou activité: les innombrables « applications » qui s’ajoutent chaque jour au menu de nos tablettes ou de nos téléphones « intelligents » ont presque toutes pour objectif de nous faciliter (ou de rendre plus rapide) l’accès à telle information, à tel service, à tel jeu, etc.

Or pour moi, simplicité est synonyme d’essentiel, des besoins de base (par opposition aux désirs, même très valables mais facultatifs) de toute vie humaine: la nourriture, le logement et le vêtement; l’éducation et la santé; un travail significatif comme participation à la collectivité; des relations humaines nourrissantes; et la possibilité de trouver du sens pour sa propre existence.

Quand la technologie permet de répondre mieux (ou pour le plus grand nombre) à ces besoins de base, elle est véritablement au service des humains qu’elle prétend aider. Mais quand elle ne contribue en rien à ces besoins essentiels, même si elle permet de réaliser les rêves les plus fous ou de rendre possibles des exploits jusqu’ici impossibles, la technologie ne sert pas la vie ni l’humanité, mais plutôt les intérêts ou les fantasmes de certainEs.

Sans compter qu’une technologie au service de l’humain ne doit jamais se développer de telle sorte qu’elle devienne  indispensable. Car alors les humains, loin d’être plus libres ou autonomes, en deviennent au contraire dépendants, voire carrément esclaves. À cet égard, la manière dont se développent l’informatique et ses réseaux dans nos vies quotidiennes (banques de données, caisses enregistreuses, réseaux sociaux, archives, etc.) est particulièrement préoccupante. Car l’être humain ne pourra bientôt plus vivre si l’informatique tombe en panne!

Ce sont là quelques unes des réflexions que me suggérait, dans le créneau de la simplicité volontaire qui est le mien, le très beau et touchant spectacle de mon fils Félix.

Si jamais vous avez le goût d’aller voir et entendre par vous -mêmes, Concerto au sol est présenté pour le moment à Montréal, du 15 au 26 octobre à 20h00, aux Écuries (7285 Chabot, près du métro Fabre), ce nouveau foyer culturel très intéressant qui se développe depuis trois ans dans ce quartier jusqu’ici négligé (au plan culturel) de Montréal.

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S.v.p. commenter sous votre vrai nom.

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