Le mythe de la rareté et l’esprit d’Épicure

Nos besoins sont-ils illimités?

On sait que le mythe est une simplification illusoire élaborée dans le but de déterminer des pensées et des comportements intégrateurs à un ordre social. C’est contraire à la raison réfléchissante, critique et libre. Or, il y a des mythes qui tiennent bon. Intégrés dans nos mentalités, ils passent pour rationnels étant véhiculés même par des universitaires. Prenons, par exemple, celui de la rareté. L’homme serait un animal éprouvant des besoins sans limites; il serait, par nature, obsédé par la pénurie, d’où, selon les penseurs de l’économie néolibérale, l’obligation de produire toujours plus, nos ressources étant insuffisantes. C’est ce qu’on appelle le « principe de rareté » que l’on retrouve exposé dès les premières pages des manuels destinés aux étudiants en économie dans toutes les universités du monde : « La gestion des ressources dans une société est importante, car ces ressources sont rares. La rareté signifie que la société ne peut satisfaire les besoins de tout le monde » (Principe de l’économie, 1998, de Grégory Mankin, professeur d’économie à Harvard, auteur d’un manuel vendu à plus d’un million d’exemplaires et traduit en 17 langues). Joseph Stiglitz, autre prix Nobel et ancien conseiller « critique » de Bill Clinton, se montre, comme la majorité, parfaitement orthodoxe : « La rareté occupe une place centrale en économie… On ne peut pas s’offrir tout ce qu’on l’on souhaite. […] La rareté est une réalité à laquelle tout le monde est soumis ». (Principe d’économie moderne, 2002.)

Si des économistes aussi célèbres et récompensés le disent, c’est que c’est aussi vrai qu’une loi physique. Et comment ne pas leur donner raison quand ils affirment aussi que nos ressources sont limitées? Qui oserait nier une telle évidence? Sauf que…

Ce n’est pas parce que nos ressources sont limitées qu’elles sont rares. Il n’y a en fait de rareté que dans la mesure où nos besoins excèdent les moyens que nous avons de les satisfaire. Dès lors que les besoins sont inférieurs ou ajustés aux ressources disponibles, il n’y a plus de phénomène de rareté. L’anthropologue Marshall Sahlins, lui aussi célèbre pour son œuvre traduite en plusieurs langues, nous apporte un repère essentiel dans cette discussion : « La rareté n’est pas une propriété intrinsèque des moyens techniques. Elle naît des rapports entre moyens et fins. »
Dans les faits, si l’homme éprouve des besoins infinis et qu’il désire sans limites, c’est qu’il est, dans cette civilisation, convaincu par la propagande de l’idéologie sociale dominante, d’être contraint par la rareté. Les désirs « semblent » insatiables, mais réellement, s’ils sont « illimités », c’est qu’ils sont « créés » par l’opinion, les conventions, les conformismes, la publicité et l’endoctrinement. Mais est-on bien sûr que l’homme, de par sa nature, éprouve des besoins infinis? Selon tous les grands anthropologues, les sociétés à « économie de subsistance » (qu’on qualifiait de primitifs ou de sauvages) parviennent à se procurer le minimum nécessaire et n’éprouvent pas de besoins infinis. Les membres adultes de ces sociétés ne consacrent guère plus de 3 à 5 heures par jour, en moyenne, aux activités nécessaires à leur subsistance et ils ne manifestent guère le souci d’accumuler ni de stocker, même s’ils savent le faire. Pour eux, affirment plusieurs anthropologues, la quête de satisfaction des besoins illimités n’a tout simplement pas de sens.

Ces attitudes humaines, très originellement humaines qui consistent à « désirer peu » et à « limiter les besoins » ou, plus simplement à ne combler que les besoins naturels et nécessaires se retrouvent chez les sages des sociétés les plus civilisées. Les grandes sagesses affirment que l’être humain n’est pas forcément « un animal en état de désir permanent », car la majorité des désirs humains peuvent très bien être satisfaits. Les sages, tel Épicure, nous recommandent de considérer que l’attitude qui consiste à désirer sans limites n’est pas dans la nature de l’homme, mais dans sa culture et dans ses institutions construites, donc transformables.

Que les « besoins illimités » ou « non naturels et non nécessaires » (Épicure) soient devenus une institution, cela ne veut pas dire pour autant qu’il serait facile de se défaire d’une telle « manie collective ». Cette constitution culturelle élaborée au fil des millénaires est trop importante pour être remise en cause sans que cela risque de susciter de très vives réactions de défenses. Car, si nous cessons effectivement de désirer sans limites, comme le suggèrent aujourd’hui les partisans de la simplicité volontaire ou de la décroissance, c’est notre monde capitaliste tout entier qui s’effondrera. En effet, s’il n’y a plus de « besoins infinis », il n’y a plus de rareté. Et Samuelson, prix Nobel 1970, un peu comme Épicure vingt-quatre siècles auparavant, reconnaît que si les désirs (naturels et nécessaires) étaient totalement satisfaits, « les prix seraient nuls et les marchés inutiles. » Est-ce que je rêve?

Les êtres humains qui ne sont pas pervertis par la propagande consumériste sont parfaitement satisfaits quand leurs besoins naturels et nécessaires sont comblés. Mais cette rupture avec l’impératif de la croissance ne se fera qu’au prix d’un réaménagement drastique de notre vision du monde. À la boulimie consumériste individuelle, un autre mode de vie s’impose : un hédonisme alternatif. Mais ce saut exige un nouvel esprit, une nouvelle conduite.
À suivre…

Ce texte a été originellement publié dans le bulletin Simplement Vôtre du GSVQ – Hiver 2018.

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  1. Maud Verdu 27 octobre 2018 à 6 h 24 | | Répondre

    Si bien formulé et clairement argumenté, rien à ajouter, mais à vivement diffuser ! – et donc à imprimer, pour pouvoir encore le faire lire lorsque l’électricité nous aura quitté ! Cela peut-être adoucira les fêlures nées de l’inéluctable, insupportable aux esprits de beaucoup, et alimentera des débats nécessaires à la cohésion de la prochaine étape de notre espèce.
    Merci, donc.

S.v.p. commenter sous votre vrai nom.

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